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Compte rendu : La « culture judiciaire » sous les Qing

Joanna Waley-Cohen : « Politics and the Supernatural in Mid-Qing Legal Culture »

Contrairement à l’idée longtemps répandue selon laquelle le système judiciaire des Qing était arbitraire et brutal, Joanna Waley-Cohen met en lumière, dans son article, l’existence d’une « legal culture », terme qu’elle utilise pour désigner la loi, l’exercice de la loi et, de manière plus générale, les comportements que l’on retrouve dans la société envers le système judiciaire. Afin de présenter cette culture judiciaire, Waley-Cohen étudie une affaire datant de 1808, le meurtre de Li Yuchang, dont l’analyse permet de relever deux des caractéristiques les plus évidentes du système judiciaire des Qing : l’importance accordée aux crimes dits « politiques » et le surnaturel. L’affaire traitée par Waley-Cohen est un meurtre tout d’abord déguisé en suicide mais dont la supercherie fut dénoncée. La victime, Li Yuchang, qui possède le grade de jingshi, fut mandaté à Shanyang pour aider à administrer un programme contre la famine qui sévissait dans ce district du Jiangsu suite à des inondations. Le magistrat de Shanyang, Wang Shenhan, exagérait le nombre des sinistrés dans ses rapports afin de garder le surplus des fonds envoyés par l’Etat. Li Yuchang, qui s’apprêtait à dénoncer cette entreprise de détournement de fonds à ses supérieurs fut assassiné par son propre serviteur, Li Xiang, sur ordre de Wang Shenhan. Après avoir dissimulé de l’arsenic dans le thé de Li Yuchang, Li Xiang, aidé d’autres serviteurs, pendit son maître et fit croire à un suicide. Les connexions de Wang Shenhan avec le préfet permirent de falsifier l’autopsie et la mort fut acceptée comme un suicide.

L’affaire commence véritablement lorsque l’oncle de Li Yuchang, pris de soupçons, décida de porter plainte en se rendant, non auprès des officiels locaux comme il aurait dû le faire, mais directement à Pékin. Waley-Cohen insiste alors sur les deux dimensions qui permirent de résoudre l’affaire et qui lui firent prendre, sous certains aspects, des proportions inédites. Le surnaturel motiva tout d’abord la plainte déposée par l’oncle de Li Yuchang. En effet, des indices comme la découverte d’un papier sur lequel Li avait fait mention d’un détournement de fonds ou la présence de tâches de sang sur son habit qui pouvaient suggérer un empoisonnement ont certes éveillé les soupçons, mais Waley-Cohen insiste sur le rôle joué par deux rêves dans lesquels apparut Li Yuchang et qui motivèrent la démarche de l’oncle à Pékin. La femme de Li vit en rêve son mari vivant dans son cercueil et un ancien camarade de Li rêva que ce dernier lui confiait être mort dans des circonstances terribles. Cet ami fut ensuite possédé de manière surnaturelle par l’esprit de Li et mourut peu après. Ce qui est surprenant n’est pas que la famille de Li ait cru à ces manifestations oniriques, mais que ce dernier rêve fasse partie des preuves officiellement notées dans les rapports de l’enquête. Cela montre l’importance qui était accordée à ce genre de révélations par ailleurs un topos littéraire. Waley-Cohen rappelle en effet que la littérature met souvent en scène les fantômes ou les esprits de personnes qui subirent une injustice où furent tuer sans être vengées et qui reviennent dans le monde des vivants afin de dénoncer leurs agresseurs ou réclamer réparation. Les rêves concernant Li Yuchang ont ainsi incité le gouvernement central à rouvrir l’affaire et procéder à une deuxième autopsie qui révéla les traces de poison. Il n’était pas rare de donner au surnaturel un statut officiel afin de ne pas heurter les croyances populaires.

Les criminels furent arrêtés et la sévérité avec laquelle ils furent traités permet à Waley-Cohen de conclure que l’affaire était considérée comme un crime politique. Il n’est pas évident de définir exactement quels délits rentraient dans la catégorie de crime politique mais Waley-Cohen reprend la définition de Philip A. Kuhn selon laquelle les crimes considérés comme étant d’ordre politique par les autorités des Qing concernaient la sédition, l’hétérodoxie religieuse, la rébellion et de manière générale, tout ce qui menace les fondations de l’Etat. Parmi ces crimes ne figure pas la corruption qui entravait le bon fonctionnement de l’administration tout en restant de maigre ampleur. Tout en reprenant la définition de Kuhn, Waley-Cohen précise qu’à la fin du 18ème siècle, les problèmes de corruption avaient pris une telle ampleur que les cas les plus graves étaient traités comme des crimes politiques, ce qui est le cas pour les détournements opérés par Wang Shenhan. Les crimes politiques correspondaient souvent aux shi e, que Waley-Cohen traduit par « ten great evils » et parmi lesquels figurent le fait de tuer ou d’injurier ses parents ou d’autres membres plus âgés de la famille (e’ni) et le fait de tuer plusieurs membres d’une même famille (budao). Or, le meurtre de Li Yuchang rentre dans ces deux catégories. En effet, Li a été assassiné par son serviteur, ce qui est associé au parricide. De plus, Li n’avait ni frère ni fils et sa mort signe donc la fin de la lignée ce qui est assimilé au fait de tuer plusieurs membres d’une même famille.

Le serviteur de Li Yuchang, Li Xiang, reçu une sanction qui, selon Waley-Cohen, est sans précédent dans l’histoire juridique chinoise. Li Xiang, jugé pour un meurtre associé à un parricide, fut condamné au lingchi que l’anglais traduit « lingering death », c’est-à-dire, la forme d’exécution la plus sévère d’une part pour sa lenteur mais également parce qu’elle mutile le corps, contrairement à la strangulation qui laisse le corps intact pour retourner auprès des ancêtres selon les règles de la piété filiale. Cette condamnation était réservée aux pires criminels et elle n’est pas surprenante ici. Mais Li Xiang fut exécuté devant la tombe de Li Yuchang et, sur ordre impérial, son cœur fut arraché et présenté en offrande à Li afin d’apaiser son fantôme. Cet acte radical était motivé par le désir de maintenir l’harmonie de l’ordre cosmique en contentant l’esprit de Li Yuchang et de servir d’exemple en montrant la gravité avec laquelle l’empereur considérait cette affaire.

Un autre point permet à Waley-Cohen de penser que ce meurtre était considéré comme un crime politique et confirme que le système judiciaire des Qing n’était pas arbitraire mais frappait au contraire de manière méthodique : l’étendue des personnes atteintes par ce meurtre. Wang Shenhan fut bien entendu condamné à mort après avoir été torturé mais ses quatre fils furent tenus responsables du crime (meurtre et corruption) de leur père et condamnés à l’exil dans le Xinjiang. Par clémence impériale, seul l’aîné sera effectivement exilé. Waley-Cohen précise alors que les crimes politiques impliquaient presque systématiquement une responsabilité collective (qui s’étend aux femmes, concubines, enfants, petits-enfants, etc.) et s’explique ici car, à cette époque des Qing, la corruption à grande-échelle étant traitée comme un crime politique impliquait également une responsabilité collective. Au-delà de l’entourage proche de Wang Shenhan, le préfet qui avait aidé à la dissimulation du meurtre en suicide fut torturé et condamné à mort, des officiels ayant participé au détournement furent bannis, les officiels supérieurs du Jiangsu furent sanctionnés pour n’avoir pas repéré les détournements opérés par Wang et le personnel gouvernemental du Jiangsu fut renouvelé tandis que de nouvelles lois furent établies.

L’analyse de Waley-Cohen met en évidence l’importance accordée par le gouvernement central aux affaires de grande corruption et la manière dont fut traité le meurtre de Li Yuchang traduit le désir impérial d’éradiquer toute forme de corruption. La sévérité avec laquelle furent distribuées les sanctions montre la gravité que le gouvernement confère à cette affaire et répond d’une part à la volonté politique de renforcer l’autorité de l’Etat qui doit faire respecter la loi, élément constitutif de sa légitimité, et d’autre part au respect des croyances populaires concernant les agissements de fantômes non apaisés, croyances dont la force est telle que ne pas les prendre au sérieux serait s’exposer à des troubles populaires. Ainsi, si le gouvernement des Qing est surtout animé par la volonté politique d’affirmer son autorité, il ne peut ignorer les croyances relatives à un autre monde qui, utilisées avec finesse, alimentent un contrôle social et politique sur la population tout en renforçant la légitimité de la dynastie.

Référence : Joanna Waley-Cohen, « Politics and the Supernatural in Mid-Qing Legal Culture », in Modern China, Vol. 19, No. 3. (Jul., 1993), pp. 330-353.

Pour une version pdf du compte rendu : politics-and-the-supernatural.pdf

Audrey Déat

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