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Compte rendu : La citoyenneté féminine à la fin des Qing

Joan Judge : « Citizens or Mothers of Citizens? Gender and the Meaning of Modern Chinese Citizenship ».

Dans cet article, qui traite des questions de genre et de citoyenneté, Joan Judge expose comment les femmes ont été intégrées dans le projet de renforcement national et quel rôle leur a été conféré. La question des femmes émergea en Chine avec la conception de citoyenneté et les femmes furent vues, par les réformateurs de la fin des Qing, comme des symboles politiquement vierges et capables de concilier les deux cultures que représentent le nationalisme moderne et la tradition familiale confucéenne. Joan Judge axe son étude sur l’éducation des femmes à tenir leur rôle dans la citoyenneté afin d’intégrer famille et nation, valeurs confucéennes et modernes et apporter une nouvelle cohésion à un empire longtemps divisé entre sphère publique et sphère domestique.

Joan Judge commence par distinguer trois groupes majeurs influant sur la scène politique à la fin des Qing en analysant leur représentation de la citoyenneté féminine. Les conservateurs tout d’abord pensaient que les femmes devaient servir exclusivement à la sphère domestique sans participation politique. Les réformateurs modérés pensent que les femmes doivent être formées à devenir les mères de citoyens (guomin zhi mu) et seront donc impliquées indirectement dans la politique nationale. Les révolutionnaires radicaux quant à eux proposent des femmes citoyennes (nü guomin) avec un rôle politique et social direct. Joan Judge concentre son étude sur le programme des réformateurs modérés qui ont, dit-elle, naturalisé le nouveau rôle politique des femmes et politisé leur rôle maternel naturel. Définir le rôle politique des femmes à travers la notion de nü guomin, mère de citoyens, revient à formuler cet apparent paradoxe : c’est en s’occupant de son foyer et en assumant les charges domestiques que la femme accomplit au mieux son rôle politique. Autrement dit, c’est en ne se mêlant pas de « faire » de la politique mais en élevant ses fils correctement que la femme assume au mieux sa fonction politique.

Joan Judge note une différence notable entre la notion de citoyenneté en Occident et en Chine. Tandis qu’en Europe par exemple, la citoyenneté s’est construite dans la sphère nationale en pensant le citoyen par rapport à l’Etat, la notion de citoyenneté s’est nourrie en Chine d’une anxiété concernant la place du pays dans le contexte international. L’idée de citoyenneté ne s’est donc pas construite sur la notion de droit que l’individu peut opposer à l’Etat comme en Europe, mais sur une identité nationale et un programme de renforcement de la nation vis-à-vis des autres pays :

China’s future citizens were not viewed as separate individuals endowed with the right to press particular claims against the nation-state, but as a group of individuals obliged to defend the nation’s rights in the international arena. [Judge, p. 31]

The very term used for citizen in this period, guomin, reveals the preoccupation of late Qing elites with asserting China’s position vis-à-vis the foreign powers rather than ensuring the rights of individual citizens vis-à-vis the nation-state. Political rights, for example, were construed as rights to act in the national, rather than the personal, interest.  [Judge, p. 42]

Il était en effet inutile d’accorder des droits politiques aux femmes car sans éducation, elles ne sauraient en jouir. C’est pourquoi l’éducation des femmes fut un point essentiel du programme des réformateurs (et les radicaux) qui contribuèrent à l’instauration et la multiplication d’écoles pour femmes et d’associations pour l’éducation des femmes. Joan Judge étudie le contenu de cette éducation notamment à travers les manuels destinés à la formation des femmes.

Ces manuels insistaient sur la position charnière de la femme entre la sphère domestique et la sphère publique. C’est elle qui éduque les futurs citoyens qui défendront l’honneur national de la Chine. C’est pourquoi il était nécessaire d’inculquer aux femmes le sens du patriotisme car ce sont elles qui le transmettront à leurs fils. Les femmes devaient donc cultiver une fierté nationale et comprendre les problèmes nationaux fondamentaux ainsi que des termes comme nation et société, les différences de systèmes politiques, l’utilité des lois et le rôle d’une assemblée, etc. Les manuels précisent, et Joan Judge le souligne à plusieurs reprise, qu’une continuité existe entre la femme mère de citoyen, le citoyen et la force du pays. Il fallait donc éduquer les femmes afin qu’elles inculquent leurs qualités à leurs fils et que ceux-ci contribuent au rayonnement national. Cette idée joua un rôle important dans l’éducation physique des femmes. L’état physique des femmes devait déterminer le destin de la nation. Joan Judge montre alors comment s’effectua un retournement de conception du corps féminin : la femme n’était plus admirée pour sa délicatesse ou sa faiblesse mais au contraire pour sa bonne santé. La santé physique de la femme étant liée à la force de la citoyenneté, ce nouvel idéal d’éducation physique des femmes nourrit le mouvement contre le bandage des pieds.

La formation intellectuelle et physique des femmes était sous-tendue par des modèles occidentaux et traditionnels de femmes héroïques. La double présence de modèles comme Jeanne d’Arc ou la mère de Mencius alimentait une éducation dont le but était de faire intégrer aux mères de citoyens des pratiques éthiques anciennes et nouvelles. La femme devait perpétuer les coutumes traditionnelles et les principes éthiques confucéens tout en les conciliant avec de nouvelles représentations modernes : la nation, la société… Le système éthique chinois devait être conservé pour la survie de la Chine en tant que nation mais il devait être complété par une moralité publique (gongde) afin de s’adapter aux demandes du présent. Le rôle politique des femmes consistait à lier l’ancien système éthique à des préoccupations modernes.

Joan Judge note encore deux aspects de cette éducation : l’éradication de la superstition et le sacrifice personnel des biens. Ces deux aspects tendent à développer la responsabilité des femmes envers la nation. Les superstitions étaient en effet considérées comme nuisibles et coûteuses pour le collectif et incompatibles avec le rationnel et le scientifique que devait porter une nation moderne. Ainsi les manuels tentaient d’éradiquer des croyances en l’existence d’esprit et de fantômes par exemple, mais visaient également des pratiques bouddhiques et taoïstes. La superstition était donc classée comme nuisible à la responsabilité humaine et distrayant les femmes de leurs devoirs. Parmi ces devoirs figuraient une forme d’allégeance à la nation par des contributions en argents ou en biens. Les femmes étaient encouragées à vendre leurs bijoux et leurs biens pour participer à la cause et à la construction nationale. Cette manière de responsabiliser les femmes fait écho au vœu de Liang Qichao de rendre les femmes économiquement autonomes. De parasites vivant du travail de leur père puis mari, elles devaient devenir producteur et contribuer à l’économie nationale.

La citoyenneté des femmes, définie comme guomin zhi mu, répond donc à la volonté des réformateurs de faire entrer les femmes dans un programme de renforcement de la nation. Les femmes avaient un rôle politique mais ni des droits politiques ni une place à la participation politique. Leur rôle consistait à éduquer proprement les futurs citoyens et se faire le lieu de jonction entre éthique traditionnelle et modernité, sphère domestique du foyer et sphère publique. Joan Judge souligne alors la paradoxale position de la femme qui, tout en étant à la marge de la citoyenneté, en est également au cœur puisqu’elle forme les citoyens et que la force de la femme est directement liée à la force de la nation. La citoyenneté féminine en Chine à la fin des Qing ne traduit pas l’attribution de droits aux femmes mais au contraire, une orchestration faite par en haut, ou comme le dit Joan Judge :

Conceptions of Chinese female citizenship did not emerge out of claims for political participation from below, or struggles for local economic or legal rights. Rather, they were formulated by cultural and political elites from above and framed by nationalists and Social Darwinist concerns.  [Judge, p. 42]

Référence: Joan Judge, « Citizens or Mothers of Citizens? Gender and the Meaning of Modern Chinese Citizenship », in Merle Goldman, Elizabeth J. Perry, Changing meanings of Citizenship in Modern China, Cambridge; London: Harvard University Press, 2002.

Pour une version pdf du compte rendu: citizens-or-mothers-of-citizens.pdf

Audrey Déat

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Catégories :Uncategorized Étiquettes :
  1. février 24, 2008 à 7:04

    Hey ! toujours agréablement wupris de lire des billets intéresssants 🙂 qu’est-ce que tu sous entendais dans cette paarenthèsr : qui traite des questions de genre et de citoyennete ? je te souhaite une bonne continuatkion !

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