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Compte rendu: Les Cent Jours et Pékin

Richard Belsky: « Placing the Hundred Days: Native-Place Ties and Urban Space ».

Richard Belsky étudie comment la ville de Pékin a influencé le mouvement des Cent Jours et pourquoi celui-ci ne peut être pleinement compris si on le détache des caractéristiques géographiques, sociales et institutionnelles de Pékin. Le contexte de Pékin a en effet grandement influencé les impulsions réformatrices des années 1895-1898 et les Cent Jours, malgré leur échec politique, ont eu des répercussions durables sur la ville et les relations entre les organisations traditionnelles et les autorités locales.

Richard Belsky centre son étude sur les huiguan (會館) [native-place lodges] situées dans le quartier de Xuannan (宣南) à Pékin. Le quartier de Xuannan se situait dans la Ville extérieure, au sud de la porte Xuanwu (宣武) et était occupé principalement par des officiels, des intellectuels et de nombreux candidats aux examens mandarinaux qui se rendaient régulièrement à la capitale. Pékin était largement peuplée de provinciaux venus temporairement à la capitale comme les candidats aux examens et Belsky montre que les plus grandes agitations réformistes eurent lieu en 1895 et 1898 soit, au moment où Pékin était submergée par les candidats venus passer l’examen le plus élevé, lequel se tient tous les trois ans. Les provinciaux présents à Pékin résidaient dans les huiguan, des habitations qui répartissaient les résidents selon leur lieu d’origine. Ces huiguan offraient ainsi une configuration favorable à l’émulation réformiste qui agita la fin des années 90. Tout d’abord, le quartier de Xuannan se situait dans la Ville extérieure qui, précise Belsky, était moins sujette au contrôle administratif et policier du gouvernement. En effet, les représentations de l’autorité gouvernementale étaient concentrées dans la Ville intérieure et le contrôle social de la Ville extérieure était plus ou moins laissé aux organisations traditionnelles. Les huiguan concentraient également une large population composée essentiellement d’officiels, de candidats aux examens, d’intellectuels, tandis que les marchands et commerçants se trouvaient à l’est de la Ville extérieure. Cette concentration permettait une circulation rapide de l’information et nourrissait une émulation d’autant plus forte qu’elle était soutenue par les liens si importants en Chine de l’origine provinciale (tongxiang同鄉).

Ces liens dictés par l’origine provinciale jouèrent un rôle important dans les mouvements de réformes comme le montre Belsky à travers plusieurs exemples. Lorsque des actions éclataient, il n’était pas rare qu’elles soient menées par groupes de même origine dont la proximité dans les huiguan facilitait le regroupement. Le premier exemple donné par Belsky est celui des pétitions qui explosèrent en 1895 contre le traité de Shimonoseki. Excepté la pétition de Songyun an (松筠庵) lancée par Kang Youwei, toutes les pétitions (32 au total) furent remises au Censorat par groupes d’officiels et de candidats aux examens d’une même province. Ce regroupement avait un avantage dont ne bénéficia pas la pétition de Songyun an. Pour être acceptés par le Censorat, et cette règle concernait tout action officielle à Pékin, les pétitionnaires devaient avoir obtenu une garantie appelée yinjie (印結), laquelle ne pouvait être délivrée que par un officiel originaire de la même province que celui qui en faisait la demande. Belsky insiste sur l’importance des liens sociaux que créait l’appartenance à un même lieu d’origine. Au contraire, la pétition de Songyun an, signée par 1300 pétitionnaires venus de 18 provinces différentes fut refusée par le Censorat. Le deuxième exemple donné par Belsky est celui des sociétés d’études (study societies) dont la première fut la Qiangxuehui (強學會), fondée à Pékin en 1895. Bien qu’elle fut interdite quelques mois seulement après sa fondation, elle eu une forte influence sur la vie sociale de Pékin et d’autres sociétés virent le jour à sa suite. Ces sociétés portaient le nom d’une province et étaient tenues par des groupes originaires de la province en question. Cette forme de regroupement est également vraie pour les sociétés de protection qui se multiplièrent en 1898. En 1898 éclata également un deuxième mouvement pétitionnaire initié par les candidats aux examens, alors présents à Pékin. Ce deuxième mouvement faisait suite au pillage d’un temple confucéen par les Allemands dans le Shandong et fut également organisé selon les lieux d’origines. L’influence des huiguan dans le mouvement de réformes fut donc d’une importance à ne pas négliger et le resta jusqu’à la fin du mouvement : de nombreux activistes parmi les plus importants, comme Kang Guangren et Tan Sitong furent arrêtés dans leur huiguan à Xuannan.

En offrant un lieu relativement à l’abri du contrôle gouvernemental et bénéficiant d’une autonomie organisationnelle, le quartier de Xuannan et le système de huiguan portèrent le mouvement de réformes, mais Belsky montre également comment le mouvement influença la capitale. Outre les projets de réformes avortés comme la réparation des routes à Pékin ou le transfert de la capitale dans le Jiangnan, lesquels révèlent toutefois une préoccupation importante de la part des réformateurs pour les questions urbaines, les réformes concernant l’éducation transformèrent certains traits caractéristiques de Pékin. Le changement le plus radical est la fondation de l’Université impériale et l’abandon du système des examens mandarinaux. Le mouvement des réformes prôna également la création d’écoles primaires et élémentaires (primary and middle school) dans la capitale. Mais c’est surtout au début du 20ème siècle que la nécessité de réformer l’éducation se fit pleinement sentir. Un rapport de 1909 indique que 250 écoles avaient été établies à Pékin. Ces écoles étaient privées (sili 私立), officielles (guanli 官立), ou publiques (gongli 公立). Les écoles dites « officielles » étaient établies par l’Etat tandis que les écoles « publiques » étaient établies par un effort collectif émanant de groupes sociaux sans le support de l’Etat. Un autre changement, involontaire, fut une détérioration des relations entre les organisations traditionnelles et les autorités locales. En effet, les huiguan bénéficiaient d’une forme d’autonomie vis-à-vis de l’intrusion gouvernementale par leur emplacement dans la Ville extérieure mais comme ils offraient un espace suffisamment étendu pour accueillir des réunions importantes et des lieux propices aux prises de paroles en public, les huiguan furent de plus en plus utilisés pour abriter des activités politiques notamment dans les années qui précédèrent 1911 et durant le 4 mai. L’Etat chercha donc à les contrôler et la tolérance envers l’autonomie des corporations laissa place à une nouvelle forme de pénétration des huiguan par les autorités municipales (municipal government) qui établirent des directives détaillées que chaque huiguan se vit contraint d’adopter.

Richard Belsky établit des influences mutuelles entre Pékin et le mouvement des Cent Jours. Les particularités sociales et administratives de Pékin fournirent au mouvement des lieux propices à son développement tandis que ce dernier transforma durablement certains aspects de Pékin. L’étude de Belsky permet ainsi de ne plus voir les Cent Jours seulement comme un échec politique mais de considérer les changements qui découlèrent du mouvement.

Référence : Richard Belsky, « Placing the Hundred Days: Native-Place Ties and Urban Space », in Rebecca E. Karl and Peter Zarrow, Rethinking the 1898 Reform Period, Political and Cultural Change in Late Qing China, Cambridge; London: Harvard University Press, 2002, pp. 124-157.

Pour une version pdf du compte rendu: placing-the-hundred-days.pdf

Audrey Déat

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