Accueil > Uncategorized > Compte rendu: Question de genre et citoyenneté à la fin des Qing

Compte rendu: Question de genre et citoyenneté à la fin des Qing

Rebecca E. Karl :  » ‘Slavery’, Citizenship, and Gender in Late Qing China’s Global Context »

Rebecca E. Karl analyse l’ambiguë position des femmes à la fin des Qing à travers la notion d’esclavage et en étudiant les discours sur la citoyenneté à la lumière de la question des genres. La notion d’esclavage provient de l’expression « nüzi wei nuli » (女子為奴隸) qui était une façon de faire référence aux femmes à une époque où, paradoxalement, elles apparaissaient comme des sujets politiques et obtenaient une plus grande visibilité sur la scène sociale. Discursivement enserrées dans une notion qui limite leur accès au politique, les femmes se sont elles-mêmes emparées de cette idée d’esclavage pour revendiquer leur accès à la citoyenneté. Rebecca E. Karl met en regard deux identifications des femmes qui sont d’une part assimilées au peuple en général dans un discours nationaliste universel et qui se définissent d’autre part comme une classe d’élite ayant pleinement accès à la citoyenneté.

Rebecca E. Karl étudie le discours que tiennent les femmes sur elles-mêmes et comment elles reprennent à leur compte la notion d’esclavage féminin en la liant à une notion plus large d’une nation esclave, wangguo nu (亡國奴). Karl explique la genèse de ce terme qui désignait à l’origine un fonctionnaire qui, après la chute d’une dynastie, continuait de servir dans la nouvelle dynastie. Wangguo désignait donc un changement de dynastie et wangguo nu, le fonctionnaire qui sert l’empire quelle que soit la dynastie au pouvoir. Après 1898, la conscience de l’impérialisme occidental et des inégalités mondiales donne un tout autre sens à la notion de wangguo nu. Wangguo désigne une nation colonisée par une puissance étrangère et wangguo nu désigne un peuple colonisé. Rebecca E. Karl montre alors que cette notion d’esclavage était pensée en opposition à celle de citoyen qui, au contraire de l’esclave doit participer activement aux activités civiques. Les intellectuels pensent l’activité politique du peuple comme pouvant émerger précisément de la perte de l’Etat (wangguo), cette dernière stimulant l’activisme de la population. Dans le discours des femmes étudié par Karl, cette notion de wangguo nu est associée à l’esclavage féminin dans une forme de mise en abyme : les femmes se voient esclaves de l’homme chinois lui-même esclave des puissances étrangères. Le fait de lier la situation des femmes à la situation de la nation permet de rendre la dépendance féminine plus visible et l’associer à la dépendance de la Chine dans le contexte mondial lui donne plus d’importance.

Ces discours sont sous-tendus par un désir d’acquérir un espace politique et social et de faire des femmes des sujets de la nouvelle nation chinoise. Pour les élites féminines, cette intégration doit se faire via la famille qu’elles lient à la nation tandis que les élites mâles distinguent famille et nation en accusant la Chine de ne se préoccuper que de la famille. Pour eux, les liens nationaux doivent remplacer les liens familiaux et la famille est vue comme le frein qui empêche le peuple d’assumer ses responsabilités politiques. Karl montre comment les discours des élites féminines dessinent une toute autre vision de la famille. Pour elles, la famille est liée à la nation notamment à travers la notion de mère de citoyens (guomin zhi mu國民之母) qui donne à la  famille un rôle politique. Ainsi, si les hommes et les femmes prônent tous deux le développement de l’éducation, les hommes pensent une éducation générale du peuple et les femmes détournent cet argument pour penser une éducation dans la famille, une éducation des femmes qui doivent elles-mêmes éduquer les futurs citoyens, liant étroitement famille et nation.

Rebecca E. Karl distingue une autre différence entre les discours féminins et masculins. Tandis que les femmes recherchent une indépendance avant tout culturelle et politique, les hommes recherchent pour les femmes une indépendance économique. Ils remarquent en effet que les femmes consomment mais ne produisent pas et pensent leur esclavage comme étant de nature économique. Ils veulent faire des femmes des producteurs dans la sphère nationale et rejettent une économie basée sur la famille. Si certaines femmes traitent elles aussi du problème de la dépendance économique des femmes vis-à-vis des hommes, elles le font en termes de liberté individuelle. Elles pensent l’indépendance économique comme une liberté personnelle mais ne se pensent pas comme agents de l’économie nationale. Karl insiste sur la vision qu’ont les femmes de leur esclavage : celui-ci est conçu en termes politiques, sociaux et culturels mais rarement en termes d’économie nationale.

La famille à laquelle font références les femmes est la famille qu’elles connaissent : celle des élites. Pour les hommes au contraire, la famille est une conception abstraite qui empêche un peuple non moins abstrait d’accéder à une pleine conscience politique. De ce fait, ils intègrent les femmes à ce peuple non éduqué et non encore apte à devenir citoyen. L’élite féminine au contraire pense avoir pleinement accès à la citoyenneté du fait de son élitisme et se distingue du peuple (les masses) en pensant l’aptitude à la citoyenneté non en termes de genre mais en termes de classe et d’élitisme.

Référence : Rebecca E. Karl, « ‘Slavery’, Citizenship, and Gender in Late Qing China’s Global Context », in Rebecca E. Karl and Peter Zarrow, Rethinking the 1898 Reform Period, Political and Cultural Change in Late Qing China, Cambridge; London: Harvard University Press, 2002, pp 212-244

Pour une version pdf du compte rendu: slavery-citizensip-and-gender.pdf

Audrey Déat

Publicités
Catégories :Uncategorized Étiquettes :
  1. Aucun commentaire pour l’instant.
  1. No trackbacks yet.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :