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Compte rendu: comment comprendre les manifestations contre les Occidentaux à la fin des Qing

Judith Wyman : « The Ambiguities of Chinese Antiforeignism : Chongqing, 1870-1900 »

A la fin des Qing, les attaques contre les étrangers sont fréquentes et sont assimilées à une xénophobie ou  à une résistance contre l’impérialisme occidental. Les interprétations données ont tracé une démarcation entre ce qui est chinois et ce qui est étranger. A travers le cas de Chongqing, Judith Wyman remet en question la pertinence des interprétations trop générales concernant la xénophobie chinoise de cette époque. En effet, le cas du Sichuan est particulier et permet à Wyman de distinguer « foreigners » et « outsiders ». Avant d’être sujet à l’intrusion d’étrangers (« foreigners », de nationalité étrangère, c’est-à-dire les Occidentaux), le Sichuan a été, durant toute la dynastie des Qing, le point de convergence de nombreux immigrés chinois (des « outsiders » du point de vue du Sichuan) venus cueillir la promesse de terres cultivables en abondance et d’une vie paisible et confortable. La population du Sichuan passe de un à trois millions au début des Qing à quarante millions à la fin du 19ème siècle et les officiels postés dans le Sichuan au début du 18ème siècle estiment à 20 ou 30% la population native du Sichuan. Cette arrivée massive d’immigrants tout au long du 18ème siècle entraîna de nombreux problèmes sociaux. Les nouveaux arrivants qui pensaient trouver des terres et une vie confortable sont vite déçus et se retrouvent plongés dans la misère qu’ils espéraient quitter. Ils se joignent alors aux bandits ou aux sociétés secrètes, menaçant ainsi l’ordre local, et les problèmes ne font que s’accroitre jusqu’au milieu du 19ème siècle. Le Sichuan connaissait donc des problèmes relatifs à la venue d’étrangers chinois (outsiders) bien avant l’arrivée d’Occidentaux qui ne pénétreront massivement dans la province que dans les années 80. Dans cette période de troubles que représentent le 18ème siècle et le début du 19ème siècle, l’Eglise catholique se développe de manière relativement prospère. Composée de Chinois originaires du Sichuan ou d’immigrants convertis, l’Eglise réunit des natifs (insiders) et des étrangers (outsiders). Dans un milieu où foisonnent des cultures, des ethnies, des origines différentes du fait d’une immigration massive, l’Eglise catholique n’était pas vue comme une religion étrangère (foreign) mais comme une religion populaire chinoise. Ainsi, lorsqu’un édit impérial interdit le catholicisme en 1724, il reste relativement bien toléré dans le Sichuan, les craintes se portant plus sur la secte du Lotus blanc que sur l’Eglise catholique. Mais cette situation change radicalement dans la deuxième moitié du 19ème siècle, les attaques contre les Occidentaux et les Chinois chrétiens se multiplient et le Sichuan devient la province qui recense le plus d’affaires liées à la religion (jiaoan) de toute la Chine. La démarcation entre Chinois et étranger se brouille puisque les Chinois chrétiens furent les principales victimes des attaques contre les étrangers.

Judith Wyman étudie alors ces attaques contre les étrangers (outsiders) dans lesquels se mêlent Chinois et Occidentaux, à travers les dimensions culturelle et religieuse, économique puis politique qui les sous-tendent et les nourrissent. La menace culturelle s’incarne par exemple dans le non respect du fengshui dont la violation entraîne un déséquilibre important dans l’ordre cosmique. Cet argument a été souvent avancé contre les Occidentaux qui ne respectaient pas ces règles proprement chinoises. Une autre menace est vue dans les sorciers chinois. Wyman montre que ceux qu’on appelle sorciers sont souvent des gens qui viennent d’autres provinces et sont donc considérés comme des personnes errantes, sans attache. Cette attaque vise donc les étrangers au Sichuan (outsiders) mais non les étrangers Occidentaux (foreigners). Dans ce contexte, les attitudes envers les chrétiens se firent de plus en plus hostiles et de nombreux chrétiens chinois furent tués ou blessés, leurs biens détruits. Une des raisons de la haine suscitée par les chrétiens est la crainte que le christianisme ne supplante les religions locales. Wyman précise bien que les Occidentaux chrétiens étaient poursuivis non parce qu’ils étaient étrangers, mais parce qu’ils étaient des représentants du christianisme. De même, le christianisme était attaqué non pas parce qu’il était perçu comme étranger mais parce qu’il menaçait les croyances locales. Ces attaques s’accompagnent d’un imaginaire antichrétien. Les chrétiens sont souvent représentés à l’aide de cochons et les Occidentaux de chèvres, tandis que se propagent des histoires taxant les Occidentaux et les chrétiens de cannibales. La deuxième dimension est l’aspect économique. La région de Chonqing connut quelques périodes de difficultés économiques, notamment avec l’augmentation du prix du grain. Dans ces périodes, le brigandage s’accentue, les pauvres se rassemblent et joignent les sociétés secrètes mais surtout, précise Wyman, les attaques contre les Occidentaux et les Chinois chrétiens se multiplient, attisées par la richesse de l’Eglise catholique. A cela s’ajoute la crainte, alimentée par l’apparition du bateau à vapeur, que les Occidentaux ne détruisent les moyens de production existant et nombre d’emploi traditionnels, notamment dans les mines. D’un point de vue politique, la région de Chonqing devait faire face à des menaces à l’autorité étatique venant du réseau des sociétés secrètes. Les sociétés avaient atteint un tel degré de développement qu’elles infiltraient les structures politiques locales et agissaient comme un gouvernement alternatif. Ces sociétés se regroupèrent dans les années 90 afin de combattre les Manchous au pouvoir, les Chinois chrétiens et les étrangers. Toutefois, Wyman précise que les attaques contre les étrangers et les chrétiens étaient plus motivées par des tensions locales que par un  sentiment xénophobe. Enfin Wyman se penche sur la question raciale en montrant que les Occidentaux ont longtemps été perçus comme non-Han (c’est-à-dire appartenant à une minorité ethnique) et non comme des Européens. Dans les années 90, de plus en plus de discours associent les Occidentaux aux Mandchous et vice-versa, créant une catégorie raciale d’étrangers non-Han.

Judith Wyman montre ainsi que les attaques contre les étrangers ne doivent pas être trop vite expliquées par la xénophobie puisqu’elles touchaient principalement les Chinois chrétiens. Les attaques n’étaient pas tant mues par une haine de l’étranger que soutenues et nourries par des tensions locales dues à des données économiques, politiques et sociales propres à la région de Chongqing. Les tensions et les anxiétés se sont exprimées par des attaques contre les étrangers et les chrétiens, qui ont souvent été interprétées de manière réductrice comme de purs actes de xénophobie alors qu’elles sont principalement l’expression de tensions nourries tout au long des 18ème et 19ème siècles et brutalement exacerbées par l’arrivée des Occidentaux.

Référence : Judith Wyman : « The Ambiguities of Chinese Antiforeignism : Chongqing, 1870-1900 » in Late Imperial China, 18.2 (1998), pp.86-122.

Audrey Déat

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