Accueil > Séminaire des doctorants > Compte-rendu de la séance sur « Les créations littéraires des Aborigènes de Taiwan » – Christophe Mazière

Compte-rendu de la séance sur « Les créations littéraires des Aborigènes de Taiwan » – Christophe Mazière

Avec Topa Tamapima, 13 septembre 2011, au dispensaire de Changbin, Taidong

Compte-rendu de la séance du mardi 13 décembre 2011, de 17h à 19h

Les créations littéraires des Aborigènes de Taiwan

Une dynamique globale à l’échelle locale

Des premiers auteurs austronésiens de langue japonaise à l’expression sinogrammique d’un « je » collectif

Genèse, définitions, formats, thématiques et acteurs

Introduction

Il y a environ deux semaines, j’étais invité par les organisateurs de l’Atelier des doctorants en études chinoises du CECMC à donner une communication sur mon sujet de thèse. Inscrit depuis 2010 à l’école doctorale Arts, Lettres et Langues de l’Université de Provence, au sein de l’équipe LEO2T (Littératures d’Extrême-Orient, Textes et Traduction) et sous la direction de Noël Dutrait, j’ai déjà consacré un mémoire de maîtrise, puis de Master 2 à ce sujet par le passé (2002-2005).

Ile des Orchidées

 

Présentation de l’intervention

Tout au long de cet exposé, j’ai pu dessiner à grands traits les contours de mon champ d’étude. La formation de « ces » littératures (presse, magazines culturels, publications anthropologiques, romanesques et poétiques, etc.), leurs thématiques, ainsi que le profil de leurs acteurs étant intimement liés à la réalité sociale qui les entoure, je suis tout d’abord revenu sur le contexte général de l’île, son histoire et ses différentes composantes ethniques et culturelles, sachant que les Aborigènes y représentent environ 500 000 individus sur 23 millions d’habitants, majoritairement han.

J’ai ensuite apporté un éclairage sur l’expression « littérature aborigène » qui recouvre en fait deux réalités : d’une part, la littérature « orale » de ces peuples (mythes, légendes, ballades), et d’autre part une littérature « écrite », beaucoup plus tardive dans son apparition du fait de l’absence de véritable système scriptural parmi eux.

Ces littératures ont émergé à la faveur d’un processus de démocratisation dans l’île, amorcé autour de la levée de la loi martiale en 1987. En effet, les revendications politiques des Aborigènes qui s’expriment à ce moment-là s’assortissent d’une véritable renaissance culturelle. Taiwan a connu plusieurs vagues d’invasions successives entre les XIVème et XXème siècles, et de cette rencontre entre des civilisations étrangères les unes des autres sont nées des expressions culturelles inédites, hybridées et modernisées, qui participèrent aux débuts d’une forme de représentation subjective de ces peuples.

J’ai aussi pu établir une courte genèse des créations littéraires aborigènes, depuis les débuts de la colonisation nippone (1895-1945) avec les premiers auteurs de langue japonaise, compositeurs de chants pour la plupart, jusqu’aux écrivains de langue han, de la fin des années 1960 jusqu’à nos jours. L’extrême diversité de ces textes m’a également amené à préciser pour quelles raisons j’avais fait le choix de travailler essentiellement sur les productions romanesque et poétique. Par la suite, je me suis également intéressé aux polémiques sur les définitions que l’on donnait de ces auteurs à Taiwan : tantôt appelés « écrivains aborigènes » ou « créateurs littéraires aborigènes » dans les textes académiques, il semble que les questions de leur « sang », des thématiques qu’ils abordent dans leurs écrits, ou encore de l’outil linguistique utilisé (mandarin, langue maternelle sinisée ou romanisée, etc.) soient respectivement mises en avant par les principaux observateurs de cette littérature (écrivains, critiques littéraires, universitaires, han ou aborigènes). Après cela, j’ai évoqué le cadre institutionnel de ces productions créatives (prix de la littérature aborigène, relais éditoriaux), et ai brièvement analysé les lignes de force qui ressortaient de leur réception littéraire et sociologique (analyse des affiches de ces prix, découpage générique en « poèmes-chants, proses et nouvelles », ou encore « littérature traditionnelle » et « créations littéraires en langue maternelle », etc.).

Des auteurs et des textes

Parler de littérature aborigène sans évoquer le fond de ces textes était incontournable. J’ai donc décliné les grands thèmes qui y apparaissaient régulièrement, tous genres confondus, et ai souligné à quel point ces écrits semblaient « pris entre deux feux » : la critique de la société taiwanaise et de sa modernité globalisante, destructrice des cultures de ces peuples, vient ainsi se mêler à une reconfiguration de la tradition orale par l’écrit (mythes, légendes, chants traduits en mandarin ou transcrits en langue maternelle romanisée, etc.), ou encore à une forme de promotion ethnique en faisant l’éloge du mode de vie alternatif, prétendument plus proche de la nature, que les Aborigènes connaissaient avant l’arrivée des premiers étrangers à Taiwan.

Ile des Orchidées

La concision de l’exercice ne permettait pas de citer tous les auteurs de ce champ littéraire (33 officiellement recensés en 2008) ; je n’ai donc présenté qu’une partie de l’œuvre du poète paiwan Monaneng : auteur militant dont les écrits reflètent en grande partie les combats menés par les activistes aborigènes dans les années 1980 (rectification du nom de ces peuples, de « compatriotes des montagnes » à « Aborigènes », dénonciation de la prostitution à laquelle sont contraintes les jeunes filles aborigènes, etc.). Son recueil de poème en langue han fut le tout premier à être publié en 1987.

Entre autres thématiques fréquemment relevées, celles des « montagnes » et de « l’océan », soit l’environnement qui serait naturel à ces peuples. Deux auteurs, parmi les plus illustres à Taiwan et dans le monde, articulent ainsi presque systématiquement leurs récits autour de ces constructions esthétiques :

L’oeuvre du bunun Topas Tamapima, né en 1960 et auteur de trois recueils de textes, fait régulièrement ressortir ces « forêts montagneuses » comme cadre narratif à ses récits, la chasse traditionnelle à laquelle s’adonne son peuple, les différents tabous de cette pratique, le rapport de ses semblables à la nature, ainsi que leur incompréhension du monde moderne qui vient contraindre leur mode de vie ancestral. Cependant, on observe tout au long de ses publications une forme d’émancipation des thèmes liés à son peuple ; ceux-ci finissent progressivement par converger vers une dimension plus collective, avec une interaction entre des personnages issus de groupes différents, mais aussi avec l’évocation de revendications communes à « tous » les Aborigènes.

Syaman Rapongan quant à lui, auteur tao né en 1957 sur l’île des Orchidées, îlot au large des côtes sud-est de Taiwan, fait état dans ses récits de son retour sur son île natale, de sa quête de réapprentissage des usages traditionnels de son peuple (confection de bateaux, art de la pêche, etc.), mais aussi des difficultés qu’il rencontre pour se réintégrer parmi les siens, lui qui est perçu comme l’Aborigène assimilé, étranger depuis trop longtemps à leur culture de l’océan. Syaman Rapongan retrace ainsi un véritable pèlerinage identitaire à travers ses parties de pêche, sa relation à la mer et aux bancs de poissons, ou ses échanges avec les anciens Tao.

La deuxième partie de cet exposé m’a également permis de faire le point sur l’état de ma recherche, et sur un court séjour que j’ai mené à Taiwan en septembre 2011, sachant que j’y avais déjà vécu de 2001 à 2003.

État de ma recherche

J’ai donc passé la première année de cette recherche à traduire le dernier recueil de textes de Topas Tamapima, Lanyu xingyi ji 蘭嶼行醫記 (Souvenirs d’un médecin sur l’île des Orchidées), publié en 1998 et récemment adapté à la télévision, où il retrace à travers des textes très courts son expérience en tant que médecin au dispensaire de l’île des Orchidées, ainsi que ce qui est né de cette rencontre entre lui, le médecin chasseur des montagnes, et les Tao de l’océan. Mon exposé à l’Atelier des doctorants m’a aussi permis de justifier le choix de ce livre (caractère inédit, visibilité), ainsi que l’intérêt littéraire que représente sa traduction (récit auto diégétique qui illustre le « regard » d’un Aborigène sur ce qui l’entoure, double points de vue han et aborigène de l’auteur, etc.). J’ai passé 1500 heures pour traduire ce texte de 253 pages en mandarin (127 au format d’un travail universitaire). Parallèlement à cette traduction, j’ai pu réunir différentes documentations sur mon sujet, et ai établi des contacts avec d’autres chercheurs à Taiwan, aux États-Unis (Berkeley) et au Canada (Manitoba).

Séjour à Taiwan

Pour finir, j’ai retracé le séjour d’un mois que j’ai fait à Taiwan en septembre 2011. Il ne s’agissait pas vraiment d’un « terrain » au sens ethnographique du terme, mais plutôt d’une « imprégnation », moi qui n’étais pas retourné à Taiwan depuis 8 ans, je crois que j’avais besoin de ressentir les choses, de savoir qui étaient ces Aborigènes, l’homme de la rue représenté dans cette littérature, plutôt que les intellectuels qui écrivent ces textes. J’ai donc fait un grand tour de l’île et suis passé tour à tour par :

1. Le musée national de la littérature taiwanaise à Tainan, dans le sud de l’île, où j’ai pu visiter une exposition permanente consacrée à la littérature taiwanaise en langues maternelles (hakka, minnan ou langues austronésiennes) ;

2. Le dispensaire de Changbin à Taidong, dans l’est de l’île, où j’ai pu retrouver Topas Tamapima que j’avais vu pour la dernière fois en novembre 2003. J’ai pu filmer un long entretien d’une heure, où nous avons surtout eu une conversation à bâtons rompus sur son œuvre, sa vie, son activité de médecin, son point de vue sur la politique, la situation de ses semblables ou encore la littérature aborigène. J’ai également eu l’occasion de rencontrer le professeur Dong Shuming de l’Université de Taidong, auteure d’une des premières thèses sur cette littérature, qui m’a abreuvé de conseils et de sources documentaires;

3. L’île des Orchidées où j’ai visité tous les lieux décrits par Topas dans son dernier recueil. J’ai pu y rencontrer ses anciens collègues au dispensaire, interroger du personnel de l’usine de traitement des déchets nucléaires, échanger avec des locaux. Au-delà de l’intérêt de ce passage sur l’île qui me permettait de mieux appréhender le théâtre de ma traduction, le recueil d’avis différents sur Topas m’a également évité d’exalter sa personnalité, ou les raisons pour lesquelles il écrivait. Séparé par cinq années de latence et plus de10 000 kmde mon sujet de recherche, j’ai compris à quel point je serais tombé sur cet écueil si j’avais fait l’économie d’un tel séjour.

4. Taizhong, où j’ai rencontré le professeur américano-taiwanais Hong Mingshui qui, avant de prendre sa retraite, a enseigné un cours sur cette littérature à l’université Donghai. Nous avons longuement échangé pendant toute une après-midi, à l’issue de laquelle il m’a offert les notes personnelles qu’il avait faites sur ces textes, ainsi qu’un long article sur cette littérature;

5. À Taipei où, après un long entretien, j’ai pu récupérer données et ouvrages auprès de Lin Yimiao, rédactrice en chefla Sociétéde Publication dela Culturedes Monts et des Mer, maison d’édition qui relaie des activités artistiques et culturelles des Aborigènes de Taiwan. Par la suite, je suis également allé à la rencontre du poète paiwan Monaneng, qui m’a fait l’honneur d’accepter d’être filmé pendant l’entretien. Celui-ci a d’ailleurs interprété certains de ses poèmes devant la caméra.

Questions soulevées par cet exposé

À la fin de cet exposé, j’ai pu recueillir quelques questions de la part du public, qui m’ont permis de m’interroger sur certaines catégories analytiques préexistantes à Taiwan que je reprenais. J’en ai déduit qu’il était impératif de les déconstruire pour ne pas tomber dans l’essentialisation. Ces questions m’ont aussi permis de comprendre l’intérêt d’être en contact régulier avec son directeur de recherche, de mesurer ses attentes, mais aussi de définir clairement un questionnement de départ, une méthodologie ainsi que des axes de recherche. Alors que j’envisageais surtout mon sujet sous un angle anthropologique, sociologique et littéraire, une des remarques du public m’a fait prendre conscience de l’importance de la délimitation de mon champ et de l’approche sous laquelle je comptais l’étudier. Le plan provisoire de ma thèse s’articule autour de trois parties :

  1. Des auteurs et des textes
  2. Traduction commentée de « Souvenirs d’un médecin sur l’île des Orchidées »
  3. La réception de cette littérature à Taiwan

Ces trois parties s’articulent autour de deux questions majeures, selon une approche à la fois historique et littéraire :

–          Quel « regard » expriment ces auteurs ?

–          Comment cela se traduit-il dans leurs parcours, leurs textes et leur réception ?

Les réponses obtenues permettront de mieux appréhender la problématique suivante :

Que naît-il de la rencontre de ces « regards croisés » ? Quelle en est la portée littéraire et symbolique, tant au niveau local que global ?

Le résumé de l’intervention est aussi disponible en anglais  :

http://www.erenlai.com/index.php?option=com_content&view=article&id=4916%3Athe-genesis-and-development-of-aboriginal-literature&catid=673%3Aopinions-dreams-videos&Itemid=314&lang=en

 Ile des OrchidéesLe CV de Christophe Mazière est disponible sur :

 http://sites.univ-provence.fr/irsea/spip.php?article228

 

 

 

 

Publicités
  1. maziere
    janvier 5, 2012 à 5:23

    Bravo, c’est passionnant ! bises

    Brigitte

  2. fenghe
    janvier 12, 2012 à 7:24

    A quand le prochain terrain? l’air de la mer et des montagnes est tellement inspirant ici!

  1. No trackbacks yet.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :